mercredi 30 avril 2008

Le pont du diable

En 1884, Henry Gaidoz et Paul Sébillot signalaient que les gens de Beaugency sont surnommés « Les chats de Beaugency » par allusion à une légende de pont du Diable : La tradition rapporte que ce sobriquet remonte à un pont difficile à construire que le Diable fit à condition que l’architecte lui donnerait la première âme qui passerait sur le pont. L’architecte y fit passer un chat, qui déchira le visage du Diable et finit par lui échapper (Gaidoz & Sébillot 1884:254).

La légende de Beaugency est ainsi développée en 1894 :

"Un architecte qui ne pouvait achever la construction du pont se voua au Diable. Le pont terminé, l’architecte lâcha dessus un chat ; le Diable, furieux, chercha à détruire son ouvrage : il lui donna un grand coup de pied, mais ne put que faire pencher un contrefort ; il s’empara du chat, mais celui-ci se débattit et lui déchira le visage" (Sébillot 1894:150).

Version diffusée sur internet (7-X-2005):

Cette histoire, encore toute récente à l'échelle de l'humanité, remonte à l'époque où les balgenciens se promenaient encore à pied où en calèche et déféquaient, sans états d'âme, dans quelques recoins sombres et puants des ruelles. Point d'usine ne régurgitait encore de poisons dans l'air et dans l'eau. Et les pires toxines étaient véhiculées par la langue des curés. C'était au temps béni où les poumons tuberculeux respiraient un air moins nauséeux, mais tout aussi brumeux…

Par une curieuse nuit d'hiver, comme on n'en trouve de pareille qu'aux abords des larges rivières. Un immense linceul de brume recouvrait alors la Loire. A tel point, qu'aucune embarcation raisonnable ne se serait risquée à en effectuer la traversée. Cette nuit nuit là, le bac était solidement amarré et gardé par quelques algues.

Cette curieuse et étrange nuit, désertée de la lune, mais point des étoiles qui étaient fort nombreuses, Le Diable surgit soudain à la surface brumeuse des eaux et, imitant Jésus, par quelque ironie, se mit à faire les cent pas. L'ange déchu, de rouge vétu, réfléchissait de quelle délicate manière il pourrait capturer l'âme d'un de ces balgentiens, rusés et fiers à qui on ne la fait point. Jetant un regard vers la rive il apperçu à travers la brume un volet qui remuait, comme pour lui rappeler que la ville était bien gardée. Un volet qui remue, se dit le diable! se souvennant alors, qu'il était pour de nombreuses mémères le loisir de journées entières de contempler les mouches voler, tapies derrière le rideau d'une fenêtre, d'un voletentrouvert ou d'une meurtrière. Ces mémères furent et demeurent au fil des âges, les gardiennes de la bienséance sacrée, telles d'antiques statues de granit érodé et moussu elles veillent sur la sérénité des nuits Balgentiennes.

Donc notre ami Diable réfléchissait, et le fait d'imiter Jésus en parcourant les eaux subjugait sa réflexion Car il n'était pas sans ignorer que cet acte portait sur les nerfs des mémères et exitait les Ursulines à l'oeil perçant qui, observent la Loire de leur couvent perché. Dans un instant de clairvoyance, jaillit dans l'esprit du malin une idée qu'il tint alors pour remarquable. Ainsi le diable éructa quelques incantations de son cru à travers la brume.

Au matin la brume humide et fraîche se dissipa, révélant un pont qui enjambait la loire, sous un ciel se sombres nuages. Les balgentiens s'attroupèrent à l'entrée de l'édifice, moines, marauds, artisans, notables et malandrins se bousculaient aux abords de cet ouvrage remarquable qui n'existait pas la veille. Un malandrin s'avança pour l'inaugurer mais fut arrêté net par une voix de fausset : c'était l'Abbé Barnabé qui était non seulement lettré, clairsemé, quasi-tondu, mais avait également de belles lunnettes recouvertes de peau de batracien.

— Halte-là malandrin, s'exclama-t-il ! Ne vois tu, donc pas cette pancarte négligemment posée contre le pont ?

— Millediou! l'avois pas vue, c'étiou que j'n'aviou pas d'si belles lunettes que vious mon abbé!

L'Abbé flatté s'avança prestemment de la pancarte, suivit par ses ouailles aussi curieuses que roucoulantes. L'Abbé Barnabé y décrypta une inscription latine, portée en fines lettres gothiques.
Même avec des lunettes en peau de batracien, c'était pas évident à lire. Alors il traduisit en prenant soin de laisser les syllabes se détacher dans le vent :

— Gentils Balgentiens, ce pont est pour vous, traversez-le prestement !

A ces mots les balgentiens, dont l'esprit n'était pas moins vif que celui des moutons de Grand-Mère Bérangère, ne se sentirent plus de joie et se précipitèrent vers le pont, tels un essaim de grosses mouches apercevant sur un gros fromage oubliée sur le soleil de l'été .

— Restez ici badeaux! S'écria l'Abbé Barnabé brandissant sa loupe, qu'il transportait en général pour observer les fourmis. Je n'ai pas terminé, il y a encore quelque chose d'annoté en caractères liliputiens, là juste en dessous... Post Scriptum : En modeste contrepartie à cet ouvrage, je prendrai la première âme qui s'engagera sur le pont. Amicalement, le Diable. à ces mots les balgentiens reculèrent vivement en bèlant indignés : ils ne se sentaient plus du tout de joie. Bien heureusement l'Abbé Barnabé qui passait pour un esprit vif et agile, bien qu'ayant une panse fort développée, roula un peu des yeux et sourit d'un air plein de malice.

Qu'on m'apporte un seau d'eau! Dit-il.

Les balgentiens intrigués par la ferveur de l'Abbé s'exécutèrent. L'Abbé Barnabé s'empara alors d'un gras matou, dénommé Kroukrou, qui observait tranquilement un pigeon, L'Abbé saisit le seau d'eau de Loire, verte et pleine d'algue, par le rebord de sa main libre et en déversa le contenu glacé sur le chat qui s'enfuit sur le pont en miaulant des protestations indignées. Parvenu au milieu du pont, il s'arrêta et vit, un Diable, très bien habillé qui le saisit par la peau du cou et jetant un regard dédaigneux vers les balgentiens il se jura à lui même qu'on ne le prendrai plus à méditer en marchant sur l'eau. Alors que le chat se débattait en griffant, le Diable déclara que Jésus était un crétin et les balgentiens des ânes. Puis il fit apparaître une trappe à la surface du pont et emmena son chat en enfer.

Depuis, les balgentiens qui connaissent cette légende traversent le pont d'un pas rapide avec une crainte mêlée de respect. La trappe n'existe plus, car c'est à son emplacement qu'au XXe siècle, le pont s'écroula.
Si votre chat est turbulent, racontez-lui cette histoire. Et si par défiance il refusait d'y croire, emmenez-le se promener au bord de la loire.

Aujourd'hui encore, dès la tombée de la nuit, des dizaines de chats parcourent Beaugency. Et si l'envie vous prenait, de les suivre, vous constateriez que jamais, ça non, jamais, un seul d'entre eux ne s'aventure trop prêt... du pont du Diable.»


Autre texte publié sur internet:

«Dès le Moyen-Age. En Orléanais, au XIXè siècle, on disait tout aussi bien : "Malheur à celui qui tue un chat, car rien ne lui réussira" que "Rêver d'un chat, c'est signe de malheur pour soi ou pour la maison où l'on est". La légende de Beaugency illustre le côté obscur du chat. Bien que trois versions différentes soient apparues au cours du XVIIIè et du XIXè siècles pour "dédiaboliser" l'histoire des chats attachée à cette ville, il semble bien que l'origine de celle-ci doive être recherchée dès le Moyen-Age dans la légende du "Pont du diable".

La première édition rédigée date de 1842. Elle fut popularisée en 1936, par James Joyce qui écrivit alors "Le chat et le diable". Le Malin, n'ayant obtenu en échange de la construction du pont de Beaugency qu'un chat, aurait dit à ses habitants : "Vous n'êtes pas de belles gens du tout ! Vous n'êtes que des chats !" Aujourd'hui, les Balgentiens semblent avoir admis cette comparaison à l'origine peu flatteuse puisque de par les rues, sur les toits ou les enseignes, les chats ont investi la ville.

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Félicitations, j'ai passé chez vous un très agréable moment.